Salinger Marnas

En 2013 | Sallinger de C. Marnas

Par la compagnie Parnas : une rareté        

En 2013, la rareté des spectacles créés à partir des œuvres de Bernard-Marie Koltès ne laisse pas d’interroger. Y revenir. Mais au milieu de cette rareté, il y a le paradoxe Sallinger, pièce rarement montée également — peut-être en raison d’une relative désaffection qu’avait témoigné son auteur ? peut-être aussi en raison d’une fausse croyance, longtemps tenace, qui avait fait de cette pièce une œuvre antérieure à La Nuit juste avant les forêts, comme si Sallinger avait été relégué dans les limbes des œuvres de jeunesse : limbes et œuvres de jeunesse : deux autres préjugés.

Mais pour ceux qui ont assisté au spectacle de Catherine Marnas, l’évidence de la pièce, son urgence aussi, sa singularité étrange (une pièce rare, oui, de Koltès : l’une des seules à aborder de front et sans médiation un état politique du monde : ici, la guerre), pièce qui s’est largement dégagée des conditions d’écriture pourtant très contraintes (seule œuvre de commande de l’auteur : écrite pour la compagnie de Bruno Boëglin, plus précisément à partir d’un premier travail d’improvisation des acteurs de la compagnie).

Moins une pièce sur la guerre (du vietnam), ou sur la jeunesse (américaine) cependant, et encore moins un brouillon avant les œuvres à venir, qui seront après cette pièce, montées par Patrice Chéreau, Sallinger est une œuvre-monde, sollicitant le théâtre pour interroger les manières de le raconter : pièce rétrospective et dynamique, intime et collective, historique et familiale, où la mort est la source et l’horizon, mais où, entre, la pulsion vitale irradie.

Le spectacle de Catherine Marnas est parvenu justement à se saisir de ces contradictions fécondes pour faire entendre de nouveau à la fois la pièce, son écriture, et ses personnages : dans un spectaculaire dépouillé mais puissant, musicale et saturé, tendu et en tension permanente, elle tisse lentement les fils d’une intrigue tout en faisant de chaque scène l’enjeu majeur d’un présent qui toujours se joue et où la mort est déjouée.

Manière de relire à neuf cette pièce trop ignorée — pièce majeure cependant, mais comme l’est l’œuvre en tant que telle, et dans une mesure étrangement semblable : secrètement majeure.

Arnaud Maïsetti